21. La politique de l’exil

 

En dépit de toutes les sombres prédictions qu’elle avait suscitées, la révolution sud-africaine avait été relativement peu sanglante. La télévision, accusée par ailleurs de bien des maux, y était pour beaucoup. Un précédent avait été établi une génération plus tôt aux Philippines ; quand ils savent que le monde entier les observe, la plupart des hommes et des femmes sont enclins à se conduire d’une manière responsable. Il peut se produire quelques honteuses exceptions, mais peu de massacres ont lieu sous l’œil des caméras.

La plupart des Afrikaners, face à l’inévitable, avaient quitté le pays longtemps avant la prise de possession du pouvoir. Et – comme ne cessait de s’en plaindre le nouveau gouvernement –, ils n’étaient pas partis les mains vides. Des milliards de rands avaient été virés dans des banques suisses et hollandaises ; vers la fin, de mystérieux vols partaient presque toutes les heures du Cap et de Johannesburg à destination de Zurich et d’Amsterdam. On disait qu’au Jour de la Liberté il était impossible de trouver une once d’or ou un carat de diamant dans la défunte république d’Afrique du Sud, et les mines avaient été efficacement sabotées. Un réfugié éminent se vanta, dans son luxueux appartement de La Haye, qu’il « faudrait cinq ans avant que les Cafres remettent Kimberley en état de marche, si jamais ils y parviennent ». À sa profonde surprise, la De Beers se remit à faire des affaires, sous un nouveau nom et avec une nouvelle direction, en cinq semaines, pas davantage, et les diamants devinrent aussitôt le plus important élément de l’économie nationale.

En une génération, les plus jeunes réfugiés furent absorbés – malgré des actions désespérées d’arrière-garde de leurs aînés conservateurs – par la culture déracinée du XXIe siècle. Ils rappelaient, avec fierté mais sans fanfaronnade, le courage et la détermination de leurs ancêtres mais n’hésitaient pas à critiquer leur stupide comportement. Pratiquement aucun ne parlait plus l’afrikaan, même en famille.

Cependant, comme cela s’était produit lors de la révolution russe un siècle plus tôt, nombreux étaient ceux qui rêvaient encore de retarder la pendule ou, tout au moins, de saboter les efforts de ceux qui avaient usurpé leur pouvoir et leurs privilèges. En général, leur frustration et leur amertume se traduisaient en tracts, en manifestations, boycotts et pétitions au Conseil mondial ou, plus rarement, se manifestaient dans l’art. L’ouvrage de Wilhelm Smuts, The Voortrekers, était reconnu (ironiquement) comme un chef-d’œuvre de la littérature anglaise, même par ceux qui contestaient amèrement l’auteur.

Mais il existait aussi des groupes qui estimaient inutile toute action politique et pensaient que seule la violence restaurerait le statu quo tant espéré. Rares sans doute étaient ceux qui s’imaginaient capables de récrire l’Histoire mais beaucoup se seraient volontiers contentés, si la victoire était impossible, de la revanche.

Entre les deux extrêmes, les totalement-assimilés et les complètement-intransigeants, s’étalait toute une gamme de partis politiques et apolitiques. Der Bund n’était pas le plus important mais certainement le plus puissant politiquement et financièrement, car il contrôlait une grande partie des richesses, escamotées en fraude, de la république perdue, au moyen de tout un réseau de sociétés et de holdings, la plupart parfaitement légaux et éminemment respectables.

Un demi-milliard d’argent du Bund était investi dans Tsung Aerospace et figurait dans le bilan annuel. En 2059, Sir Lawrence fut heureux de recevoir un autre demi-milliard, ce qui lui permit d’accélérer la construction de sa petite flotte.

Mais son excellent service de renseignement lui-même avait été incapable de déceler un rapport entre le Bund et la dernière mission charter de Galaxy. D’ailleurs, Halley s’approchait maintenant de Mars et Sir Lawrence était tellement préoccupé par la nécessité de respecter la date de départ d’Univers, qu’il ne prêtait guère attention aux opérations de routine de ses vaisseaux jumeaux.

La Lloyds de Londres souleva bien quelques objections sur la route proposée par Galaxy mais elles furent vite rejetées. Le Bund avait des agents partout, à des positions clefs, ce qui était malheureux pour les assureurs mais heureux pour les avocats de l’espace.

 

22. Cargaison hasardeuse

 

Il n’est pas facile de diriger une compagnie spatiale avec des lieux de destination dont la position varie tous les jours de millions de kilomètres et même toutes les secondes de dizaines de kilomètres. Suggérer un horaire régulier est hors de question ; il y a des moments où l’on doit renoncer à toute l’entreprise et rester au port, ou du moins en orbite, en attendant que le système solaire se réorganise pour la plus grande commodité de l’humanité.

Heureusement, ces moments sont prévisibles plusieurs années à l’avance ; il est donc possible de les utiliser au mieux, pour les révisions, les réparations et les permissions des équipages. Et à l’occasion, avec un peu de chance et une campagne de publicité agressive, on peut organiser quelques vols de charters locaux, sur le modèle des anciens « tours de la baie » en bateau.

Le capitaine Éric Laplace avait été enchanté que le relâchement de trois mois prévu au large de Ganymède ne constituât pas une perte sèche. Une subvention anonyme et inattendue à la Fondation scientifique planétaire allait financer une reconnaissance du système de satellites jupitérien (même maintenant, personne ne l’appelait luciférien), avec une attention particulière pour une douzaine des plus petites lunes négligées. Certaines n’avaient même jamais été convenablement étudiées, encore moins visitées.

Dès qu’il eut connaissance de la mission, Rolf Van der Berg appela l’agent de la compagnie Tsung pour se renseigner discrètement.

— Oui, nous nous dirigerons d’abord vers Io, et puis nous opérerons un survol d’Europe…

— Seulement un survol ? À quelle distance ?

— Un instant… Bizarre, le plan de vol ne donne pas de détails. Mais naturellement, nous ne pénétrerons pas dans la zone d’interdiction.

— Qui était réduite à dix mille kilomètres, aux dernières conventions, il y a quinze ans. Bref, j’aimerais me porter volontaire comme planétologue de la mission. Je vais vous envoyer mon curriculum…

— Inutile, professeur. On vous a déjà désigné.

 

C’est toujours plus facile d’y voir clair après l’événement et quand il se reportait en arrière (il en eut amplement le temps plus tard), le capitaine Laplace ne pouvait manquer de relever certains détails curieux à propos de ce charter. D’abord, deux membres de l’équipage étaient subitement tombés malades et avaient dû être remplacés au dernier moment ; il était si heureux de trouver des remplaçants qu’il n’avait pas vérifié leurs papiers aussi attentivement qu’il l’aurait dû. Même s’il l’avait fait d’ailleurs, il aurait découvert que ces papiers étaient parfaitement en règle.

Et puis il y avait eu des ennuis avec la cargaison. En qualité de capitaine, il avait le droit d’inspecter tout ce qui était transporté à son bord. Naturellement, il était impossible de vérifier chaque article mais il n’avait jamais hésité à enquêter s’il avait le moindre doute. Les équipages de l’espace étaient, dans l’ensemble, formés d’hommes très responsables ; mais les longues missions sont souvent ennuyeuses et certains étaient tentés de compenser l’ennui par des palliatifs chimiques qui – tout en étant parfaitement licites sur la Terre – sont interdits dans l’espace.

Quand le second du bord, Chris Floyd, fit part de ses soupçons, le capitaine pensa donc tout d’abord que le renifleur chromatographique du bord avait encore détecté une cache d’opium de haute qualité, que consommait à l’occasion son équipage en majorité chinois. Mais cette fois, l’affaire était plus grave. Très grave.

— Soute Trois, article 2/456, capitaine. « Matériel scientifique », d’après le manifeste. Il contient des explosifs.

— Quoi !

— Indiscutablement, capitaine. Voici l’électogramme.

— Je vous crois sur parole, monsieur Floyd. Avez-vous examiné l’article en question ?

— Non, capitaine. C’est dans une caisse scellée, de cinquante centimètres sur un mètre et sur cinq, approximativement. Un des plus gros colis que l’équipage scientifique ait apportés à bord. Il est marqué « Fragile, à manier avec précaution ». Mais toutes les autres caisses aussi, naturellement.

Le capitaine Laplace pianota distraitement sur le « bois » en plastique graine de son bureau. (Il avait horreur de cette imitation et comptait bien s’en débarrasser à la prochaine occasion.) Ce petit geste suffit à le soulever de son siège et il s’ancra automatiquement en enroulant une jambe autour du pied de son fauteuil.

Il ne doutait pas un instant du rapport de Floyd (son nouveau second était très compétent et le capitaine lui était reconnaissant de ne jamais parler de son célèbre grand-père) mais il pouvait y avoir une explication innocente. Le renifleur avait pu être trompé par des substances chimiques moléculairement proches.

Ils pouvaient naturellement descendre dans la cale et forcer la caisse. Non… cela risquait d’être dangereux et poserait aussi des problèmes juridiques. Le mieux, c’était de s’adresser directement au sommet ; d’ailleurs, ils y seraient forcés, tôt ou tard.

— Faites venir ici le Pr Anderson, s’il vous plaît. Et ne parlez de cet incident à personne d’autre.

— Entendu, capitaine.

Chris Floyd fit un salut respectueux mais tout à fait superflu et sortit de la cabine dans une glissade souple et aisée.

Le chef de l’équipe scientifique, lui, n’était pas habitué à l’apesanteur et son entrée fut très maladroite. Sa sincère indignation n’arrangeait rien et il dut plusieurs fois se raccrocher au bureau du capitaine d’une manière dépourvue de dignité.

— Des explosifs ! Jamais de la vie ! Montrez-moi ce manifeste… 2/456…

Le Pr Anderson reporta la référence sur son clavier portatif et lut lentement la réponse :

— « Pénétromètres Mark V. Quantité : Trois. » Naturellement. Pas de problème.

— Qu’est-ce, au juste, qu’un pénétromètre ? demanda le capitaine qui, malgré son inquiétude, ne put réprimer un sourire car le mot lui paraissait vaguement obscène.

— Appareil standard d’échantillonnage planétaire. On le lâche et, avec un peu de chance, il ramène une carotte allant jusqu’à dix mètres de long, même dans la roche dure. Et puis il en fait une analyse chimique complète. C’est le seul moyen sûr d’étudier des endroits comme la face diurne de Mercure, ou d’Io où nous lâcherons le premier.

— Professeur Anderson, dit le capitaine avec une grande retenue, vous êtes sans aucun doute un excellent géologue, mais vous ne savez pas grand-chose de la mécanique céleste. On ne peut pas simplement lâcher des objets d’une orbite…

L’accusation d’ignorance était sans fondement, comme le prouva la réaction du savant.

— Les imbéciles ! s’écria-t-il. Naturellement, vous auriez dû être prévenu !

— Précisément. Les fusées à carburant solide sont classées cargaison hasardeuse. Je veux une décharge des assureurs et votre assurance personnelle que les systèmes de sécurité sont adéquats ; autrement, vos appareils passeront par-dessus bord. Et maintenant, y a-t-il d’autres surprises ? Avez-vous l’intention de procéder à des observations sismiques ? Je crois qu’elles exigent habituellement des explosifs…

Quelques heures plus tard, le savant quelque peu contrit avoua qu’il avait trouvé aussi deux bouteilles de fluorine élémentaire, employée pour actionner les lasers capables de zapper au passage des corps célestes à des portées de mille kilomètres, pour échantillonnage spectrographique. Comme la fluorine pure était la substance probablement la plus dangereuse connue de l’humanité, elle figurait en tête de la liste des matériaux interdits mais, de même que les fusées propulsant les pénétromètres vers leur objectif, elle était essentielle à la mission.

Quand il eut reçu l’assurance que toutes les précautions nécessaires avaient été prises, le capitaine Laplace accepta les excuses du savant confus de cette négligence uniquement due à la précipitation avec laquelle l’expédition avait été organisée.

Il était sûr que le Pr Anderson disait la vérité mais il avait déjà le sentiment de quelque chose d’anormal dans cette mission.

À quel point c’était anormal, il était incapable de l’imaginer !

 

23. L’enfer

 

Avant l’explosion de Jupiter, Io venait juste derrière Vénus comme configuration de l’enfer dans le système solaire. Mais maintenant que Lucifer avait haussé sa température en surface de quelque deux cents degrés, Vénus elle-même ne pouvait plus rivaliser.

Les volcans et geysers sulfureux sans cesse en activité reformaient constamment la topographie du satellite tourmenté. Les planétologues avaient renoncé à toute tentative de cartographie, se contentant de prendre des photos orbitales, tous les quelques jours. Grâce à ces clichés, ils avaient reconstitué d’impressionnants films au ralenti de l’enfer en action.

Les Lloyds de Londres avaient fixé un tarif énorme pour assurer cette partie de la mission, mais Io ne présentait en fait aucun danger pour un vaisseau effectuant un survol à une portée minimale de dix mille kilomètres, et d’autant plus au-dessus de la face nocturne relativement calme.

En regardant s’approcher le globe jaune et orangé, l’objet le plus invraisemblablement flamboyant du système solaire, le lieutenant Chris Floyd ne put s’empêcher de songer à l’époque, il y avait un demi-siècle, où son grand-père était passé par là. C’était là que Leonov avait rejoint le Discovery abandonné et là que le Pr Chandra avait réveillé l’ordinateur dormant Hal. Ensuite, les deux vaisseaux étaient partis observer l’énorme monolithe noir planant à L1, le point de Lagrange situé entre Io et Jupiter.

Maintenant, le monolithe avait disparu et Jupiter aussi. Le mini-soleil qui s’était élevé comme un phénix après l’implosion de la planète géante avait transformé ses satellites en un nouveau système solaire, en quelque sorte, mais c’était seulement sur Ganymède et Europe que la température était plus ou moins terrestre. Pour combien de temps, nul ne le savait. Les estimations de la durée d’existence de Lucifer allaient de mille à un million d’années.

L’équipe scientifique de Galaxy contempla avec nostalgie le point L1 mais il était désormais bien trop dangereux de s’en approcher. Il y avait toujours eu un fleuve d’énergie électrique – le « tube de flux » d’Io – coulant entre Jupiter et son satellite intérieur et la création de Lucifer avait fait centupler plusieurs fois sa force. Parfois, le flot d’énergie pouvait même se voir à l’œil nu, étincelant de jaune avec la caractéristique luminosité du sodium ionisé. Quelques ingénieurs de Ganymède parlaient parfois de puiser à cette source de gigawatts qui se perdaient si près de chez eux, mais personne ne pouvait imaginer de moyen plausible de le faire.

Le premier pénétromètre fut lancé, salué par quelques réflexions vulgaires de l’équipage, et deux heures plus tard il s’enfonça comme l’aiguille d’une seringue dans le satellite purulent. Il continua de fonctionner pendant cinq secondes – dix fois son existence prévue – en diffusant des milliers de mesures chimiques, physiques et rhéologiques avant qu’Io le détruise.

Les savants exultèrent. Van der Berg était simplement satisfait. Il s’attendait à ce que la sonde fonctionne ; Io était un objectif ridiculement facile. Mais s’il ne se trompait pas à propos d’Europe, le second pénétromètre échouerait certainement.

Cela ne prouverait pourtant rien ; il pourrait échouer pour une dizaine de bonnes raisons. Et, à ce moment, il n’y aurait d’autre choix que l’atterrissage.

Ce qui, naturellement, était formellement interdit… et pas seulement par les lois humaines.

 

24. Shaka le grand

 

Astropol – qui malgré son ambitieuse dénomination ne jouait pas un rôle très important en dehors de la Terre – refusait de reconnaître l’existence du Shaka. Les USSA adoptaient exactement la même position et leurs diplomates se montraient embarrassés ou indignés quand on avait l’insolence de prononcer ce nom.

Mais la troisième loi de Newton s’appliquait en politique, comme à tout le reste. Le Bund avait ses extrémistes – qu’il tentait de temps en temps, sans grande conviction, de désavouer – inlassablement occupés à comploter contre les USSA. En général, leur action se limitait au sabotage commercial mais ils n’hésitaient pas à recourir aux enlèvements et même aux attentats.

Inutile de dire que les Sud-Africains ne prenaient pas cela à la légère. Ils avaient réagi en créant leurs propres services officiels de contre-espionnage, aux activités très diversifiées et qui, eux aussi, proclamaient « ne rien savoir » du Shaka. Peut-être utilisaient-ils la commode formule de la CIA du « démenti plausible ». Peut-être aussi disaient-ils la vérité.

Selon certains, Shaka avait débuté comme nom de code, et avait ensuite – comme le « Lieutenant Kije » de Prokofiev – acquis une existence propre, parce que utile à diverses administrations clandestines. Cela expliquait en tout cas le fait qu’aucun de ses membres n’eût jamais trahi ou été arrêté.

Mais il y avait une autre explication à cela, quelque peu tirée par les cheveux, proposée par ceux qui croyaient à la réalité du Shaka. Tous ses agents auraient été psychologiquement conditionnés pour s’autodétruire avant toute possibilité d’interrogatoire.

Quoi qu’il en soit, personne ne pouvait sérieusement imaginer que, deux siècles après sa mort, la légende du grand tyran zoulou allait projeter son ombre sur des mondes qu’il n’avait jamais connus.

 

25. Le monde voilé

 

Au cours des dix ans qui avaient suivi l’explosion de Jupiter et le dégel de ses satellites, personne ne s’était occupé d’Europe. Et puis les Chinois en avaient effectué un rapide survol, sondant les nuages au radar pour tenter de retrouver l’épave du Tsien. Ils avaient échoué mais leurs cartes de la face diurne furent les premières à indiquer l’emplacement des nouveaux continents qui émergeaient à mesure que la couverture de glace fondait.

C’étaient également eux qui avaient découvert une ligne droite de deux kilomètres qui avait l’air si artificielle qu’ils l’avaient baptisée la Grande Muraille. À cause de sa forme et de sa taille, on supposait que c’était l’un des monolithes, ou un monolithe, puisque des millions avaient été reproduits dans les heures précédant la création de Lucifer. Ce survol ne provoqua pas la moindre réaction, le moindre signe interprétable au-dessous des nuages de plus en plus épais. Quelques années plus tard, en conséquence, des satellites d’observation furent placés en orbite permanente autour d’Europe et des ballons de haute altitude lâchés dans l’atmosphère pour étudier le schéma de ses vents. Les météorologues terrestres s’y intéressèrent vivement parce que Europe – avec son océan central et un soleil qui ne se couchait jamais – présentait un modèle remarquablement simple pour leurs manuels.

Ainsi avait débuté le jeu de la « roulette europienne », comme l’appelaient les administrateurs inquiets chaque fois que les savants proposaient de se rapprocher du satellite. Après cinquante ans sans incidents, le jeu devenait quelque peu lassant. Le capitaine Laplace espérait qu’il n’y aurait cette fois pas davantage de conséquences et il exigea du Pr Anderson les promesses les plus solennelles.

— Personnellement, dit-il au savant, je n’apprécierais guère de recevoir une tonne de ferraille perceuse à mille à l’heure. Je suis très étonné que le Conseil mondial vous ait donné son autorisation.

Le Pr Anderson en avait été un peu surpris, lui aussi, mais sans doute aurait-il compris s’il avait su que son projet était le dernier article de la liste d’une sous-commission scientifique, à la fin d’un vendredi après-midi à l’emploi du temps surchargé. L’Histoire est ainsi faite de petits détails.

— Je suis entièrement d’accord, capitaine, mais nous opérons dans le cadre de limites très strictes et il n’y a aucun risque de déranger les… euh, les Europiens, quels qu’ils soient. Nous visons un objectif situé à cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer.

— C’est ce qu’on m’a dit. Qu’a-t-il de si intéressant le mont Zeus ?

— Cette montagne est un mystère absolu. Elle n’existait même pas il y a quelques années. Alors vous comprenez bien qu’elle affole les géologues.

— Et votre gadget va analyser ce mystère, quand il la pénétrera ?

— Exactement. Et – je ne devrais vraiment pas vous dire ça – on m’a prié de garder les résultats secrets et de les transmettre sur Terre en code. Il est évident que quelqu’un est sur la piste d’une découverte importante et veut s’assurer qu’il ne s’en fera pas souffler l’honneur. Auriez-vous imaginé que des savants puissent être aussi mesquins ?

Le capitaine Laplace l’imaginait sans peine mais il ne voulut pas désillusionner son passager. Le Pr Anderson lui paraissait d’une naïveté touchante ; quoi qu’il se passât – et le capitaine était maintenant bien certain que cette mission était moins innocente qu’elle ne le paraissait –, Anderson n’était pas au courant.

— J’espère simplement, professeur, que les Europiens ne sont pas des alpinistes enthousiastes. Je serai désolé d’interrompre toute tentative de planter un drapeau sur leur Everest local.

 

L’ambiance était inhabituellement tendue à bord de Galaxy quand le pénétromètre fut lancé, et même les plaisanteries salaces s’étaient faites plus discrètes. Pendant les deux heures que dura la longue chute de la sonde vers Europe, presque tous les membres de l’équipage trouvèrent un prétexte plausible pour se rendre sur la passerelle et observer l’opération de guidage. Un quart d’heure avant l’impact, le capitaine Laplace dut en interdire l’accès, sauf à Rose, la nouvelle hôtesse du bord, qui fournissait inlassablement des bulles d’excellent café sans lesquelles l’opération n’aurait pu se poursuivre.

Tout se passa à la perfection. Bientôt après l’entrée dans l’atmosphère, les freins aériens furent déployés et ralentirent le pénétromètre jusqu’à une vitesse d’impact acceptable. L’image radar de l’objectif – neutre, sans indication d’échelle – grandissait régulièrement sur l’écran. À moins une seconde, tous les enregistreurs se mirent automatiquement en marche à grande vitesse…

… Mais il n’y eut rien à enregistrer.

— Maintenant je sais, dit tristement le Pr Anderson, ce que l’on a éprouvé au Jet Propulsion Laboratory quand les premiers Rangers se sont écrasés sur la Lune, avec leurs caméras aveugles.

 

26. Veille de nuit

 

Seul le temps est universel ; la nuit et le jour ne sont que de pittoresques coutumes locales trouvées sur les planètes que les phénomènes de gravitation n’ont pas encore privées de leur rotation. Mais quelle que soit la distance à laquelle ils se trouvent de leur monde natal, les êtres humains ne peuvent échapper au rythme diurne, établi il y a des âges par le cycle diurne et nocturne de la Terre.

Donc à 1 h 05, Temps Universel, le lieutenant Chang était seul sur la passerelle, sur le vaisseau endormi. Rien ne l’obligeait non plus à rester éveillé, puisque les senseurs électroniques de Galaxy auraient détecté tout incident bien plus vite que lui. Mais un siècle de cybernétique avait prouvé que les êtres humains sont quand même un peu plus habiles que les machines quand il s’agit de faire face à de l’inattendu et, tôt ou tard, l’inattendu arrive toujours.

Il arrive, ce café ? pensait Chang de mauvaise humeur. Rose n’était d’habitude jamais en retard. Il se demanda si elle avait été prise du même malaise qui avait frappé tant les savants que l’équipage après les désastres des dernières vingt-quatre heures.

À la suite de l’échec du premier pénétromètre, on s’était réuni en catastrophe pour décider de la conduite à adopter. Il restait un autre pénétromètre destiné à Callisto, mais on pouvait aussi bien l’utiliser là.

— D’ailleurs, avait dit le Pr Anderson, nous avons déjà atterri sur Callisto. Il n’y a rien, là-bas, à part quelques variétés de glace pilée.

Tout le monde fut d’accord. Après un délai de douze heures consacré à quelques essais et réglages, le deuxième pénétromètre fut lancé à travers les nuages europiens, sur la piste invisible de son prédécesseur.

Cette fois, les enregistreurs de bord reçurent bien quelques informations, pendant environ une demi-milliseconde. L’accéléromètre de la sonde, calibré pour fonctionner jusqu’à 20 000 G, indiqua une brève impulsion avant de rendre l’âme. Tout dut être détruit en bien moins d’un clin d’œil.

Après une nouvelle réunion, encore plus sinistre que la première, il fut décidé de transmettre un rapport à la Terre et d’attendre en orbite haute autour d’Europe de nouvelles instructions, avant de partir vers Callisto et les lunes extérieures.

— Désolée d’être en retard, dit Rose McMahon (d’après son nom, jamais on n’aurait deviné sa couleur, légèrement plus foncée, que le café qu’elle apportait), mais j’ai dû mal régler mon réveil.

— Heureusement pour nous, répliqua l’officier de quart avec un petit rire, que vous ne pilotez pas le vaisseau.

— Je ne sais même pas comment on le pilote ! Tout m’a l’air si compliqué !

— Non, c’est bien plus simple qu’il n’y parait, assura Chang. Et puis on a bien dû vous faire un cours de théorie spatiale, lors de votre entraînement, non ?

— Euh… si. Mais je n’y ai jamais rien compris. Les orbites et toutes ces sornettes.

Le lieutenant Chang s’ennuyait et il pensa qu’il serait charitable d’éclairer cette jeune personne. Bien que Rose ne fût pas précisément son type, elle était indiscutablement séduisante ; un petit effort maintenant pourrait se révéler un bon investissement, se dit-il. L’idée ne lui vint même pas que Rose, ayant terminé sa tâche, aurait aimé aller se coucher.

Vingt minutes plus tard, Chang conclut en désignant d’un large geste le pupitre de commandes :

— Donc, vous voyez, presque tout est automatique. On n’a qu’à appuyer sur quelques boutons, le vaisseau se pilote tout seul.

Rose paraissait fatiguée et ne cessait de regarder sa montre.

— Excusez-moi ! s’exclama Chang tout contrit. Je n’aurais pas dû vous retenir.

— Oh non ! c’était très intéressant. Je vous en prie, continuez.

— Il n’en est pas question. Une autre fois, peut-être. Bonne nuit, Rose. Et merci pour le café.

— Bonne nuit, monsieur.

L’hôtesse de troisième classe Rose McMahon glissa (pas très habilement) par la porte encore ouverte. Chang ne se retourna même pas quand il l’entendit se fermer.

Ce fut donc pour lui un choc considérable quand, quelques secondes plus tard, une voix féminine complètement inconnue s’adressa à lui :

— Monsieur Chang… ne prenez pas la peine de toucher au bouton d’alarme, il est débranché. Voici les coordonnées d’atterrissage. Entamez la descente.

Lentement, se demandant si par hasard il n’était pas assoupi en train de faire un cauchemar, Chang pivota dans son siège.

Rose McMahon planait à côté de l’entrée ovale, se retenant au levier de verrouillage de la porte. Mais tout en elle avait changé ; les rôles étaient renversés. La timide hôtesse – qui ne l’avait jamais regardé en face – toisait maintenant Chang d’un regard glacial, impitoyable, qui lui donnait l’impression d’être un lapin hypnotisé par un serpent. Le petit pistolet à l’aspect redoutable qu’elle tenait dans sa main libre avait tout d’un ornement superflu : Chang était absolument certain qu’elle était capable de le tuer très efficacement sans cette arme.

Néanmoins, son amour-propre et son honneur lui interdisaient de capituler sans un semblant de résistance. Ne serait-ce que pour gagner du temps.

— Rose, dit-il, et ses lèvres eurent de la difficulté à articuler un nom soudain devenu inapproprié. Rose, ceci est parfaitement ridicule. Ce que je viens de vous dire, eh bien, ce n’est pas vrai. Je suis tout à fait incapable de faire atterrir cet engin tout seul. Il me faudrait des heures pour calculer la bonne orbite et il me faudrait quelqu’un pour m’aider. Un copilote, au moins.

Le pistolet ne frémit pas.

— Je ne suis pas une imbécile, monsieur Chang. Ce vaisseau n’est pas limité en énergie, comme les anciennes fusées chimiques. La vitesse de libération pour Europe n’est que de trois kilomètres-seconde. L’atterrissage en catastrophe avec ordinateur en panne a fait partie de votre entraînement. Vous pouvez maintenant le mettre en pratique. La fenêtre pour un atterrissage optimal, selon les coordonnées que je vous ai remises, s’ouvrira dans cinq minutes.

— Ce type de manœuvre, protesta Chang qui commençait à transpirer abondamment, a un pourcentage d’échecs de vingt-cinq pour cent (le chiffre exact était de dix pour cent mais il jugea que les circonstances exigeaient une petite exagération) et mon entraînement remonte à des années…

— Dans ce cas, déclara Rose McMahon, je vais devoir vous éliminer et demander au capitaine d’envoyer quelqu’un de plus qualifié. C’est agaçant, parce que nous allons rater cette fenêtre et nous devrons attendre la prochaine pendant deux heures. Il nous reste encore quatre minutes pour celle-ci.

Le lieutenant Chang comprit qu’il était battu ; mais ce n’avait pas été sans résistance, au moins.

— Faites voir ces coordonnées, dit-il.

 

27. Rose

 

Le capitaine Laplace se réveilla instantanément, aux premiers à-coups des réacteurs d’orientation. Pendant un moment, il se demanda s’il rêvait ; mais non, indiscutablement le vaisseau tournait dans l’espace.

Il pensa que peut-être l’échauffement sur l’une des faces était trop important, que le thermostat procédait à quelques petits réglages. Cela arrivait, parfois, et c’était un mauvais point pour l’officier de quart qui aurait dû remarquer qu’on approchait de la température limite de l’enveloppe.

Il allongea le bras vers le bouton de l’interphone pour appeler – qui était-ce ? oui – M. Chang sur la passerelle. Sa main ne termina pas le geste.

Après des jours d’apesanteur, même un petit dixième de gravité cause un choc. Le capitaine eut l’impression qu’il mettait des minutes, alors que ce n’était probablement que des secondes, à déboucler son harnais et à se lever de sa couchette. Cette fois, il trouva le bouton et le pressa rageusement. Personne ne répondit.

Il s’appliqua à ne pas faire attention à la chute bruyante d’objets mal arrimés, surpris par le brusque rétablissement de la pesanteur. Les objets lui parurent tomber pendant longtemps mais finalement le seul bruit anormal fut le vrombissement lointain, étouffé, de la poussée à pleine puissance.

Il tira violemment le rideau de son hublot et regarda les étoiles. Il savait plus ou moins dans quelle direction était pointé le vaisseau ; même s’il ne pouvait en juger qu’à trente ou quarante degrés près, cela lui permettrait de distinguer entre deux possibilités.

Les moteurs de Galaxy pouvaient être actionnés, soit pour augmenter sa vitesse sur orbite, soit pour la diminuer. Il la perdait à présent, donc il se préparait à la descente sur Europe.

On frappa avec insistance à sa porte et Laplace se rendit compte qu’à peine plus d’une minute s’était écoulée depuis son réveil. Le second Floyd et deux autres membres d’équipage se serraient dans l’étroite coursive.

— La passerelle est verrouillée, capitaine, annonça Floyd hors d’haleine. Nous ne pouvons pas y entrer et Chang ne répond pas. Nous ne savons pas ce qui s’est passé.

— Moi si, j’en ai peur, répondit le capitaine tout en enfilant son caleçon. C’était fatal qu’un fou tente ça un jour ou l’autre. C’est un détournement spatial, et je sais vers où. Mais que le diable m’emporte si je sais pourquoi !

Il regarda sa montre et fit un rapide calcul mental.

— À ce degré de poussée, nous ne serons plus sur orbite en moins d’un quart d’heure… À votre avis, est-ce que nous pouvons couper la propulsion sans mettre le vaisseau en danger ?

L’officier mécanicien Yu, la mine très affligée, répondit à contrecœur :

— Nous pouvons actionner les coupe-circuit des pompes du moteur, et ainsi couper l’arrivée du combustible.

— Est-ce qu’ils sont à notre portée ?

— Oui. Ils sont au pont trois.

— Alors, allons-y.

— Euh… Dans ce cas, le système de secours indépendant prendra la relève. Pour raisons de sécurité, il est derrière un panneau scellé du pont cinq, il nous faudrait des cisailles… Non, nous n’y parviendrons pas à temps.

C’était ce que craignait le capitaine Laplace. Les hommes de génie qui avaient conçu Galaxy avaient cherché à protéger le vaisseau de tous les accidents concevables. Mais ils ne pouvaient le sauvegarder de la malveillance humaine.

— Pas d’alternative ?

— Pas dans le peu de temps que nous avons, malheureusement.

— Alors montons à la passerelle et voyons si nous pouvons parler à Chang… et à quiconque est avec lui.

Le capitaine se demandait qui cela pouvait être. Il se refusait à croire que ça pouvait être un de ses propres hommes d’équipage. Il restait donc… Mais bien sûr, c’était l’explication ! Parfaitement. Un savant obsédé cherche à prouver sa théorie : ses expériences échouent ; il décide que la recherche doit prendre le pas sur tout le reste…

Cela ressemblait désagréablement à une de ces histoires de savant fou des films d’horreur, mais collait tout à fait à la réalité. Il se demanda si le Pr Anderson avait jugé que ce serait la seule route vers le prix Nobel.

Cette hypothèse fut balayée par l’arrivée du géologue haletant, les vêtements en désordre, et qui s’écriait :

— Pour l’amour du ciel, capitaine, que se passe-t-il ? Nous sommes au régime de poussée maximale ! Est-ce que nous montons, ou bien nous descendons ?

— Nous descendons. Dans une dizaine de minutes, nous serons sur une orbite de rentrée sur Europe. J’espère seulement que celui qui est aux commandes sait ce qu’il fait.

Ils avaient maintenant atteint la passerelle et se tenaient face à la porte fermée. De l’autre côté, c’était le silence total.

Laplace frappa, aussi fort qu’il le put sans se faire mal aux mains.

— C’est le capitaine ! Ouvrez-moi !

Il se sentit un peu ridicule en donnant cet ordre qui resterait certainement ignoré mais il espérait obtenir une réaction. Il fut tout de même surpris d’entendre le haut-parleur extérieur crépiter et une voix déclarer :

— Ne tentez pas d’action téméraire, capitaine. J’ai un pistolet et M. Chang obéit à mes ordres.

— Qui est-ce ? chuchota un des officiers. On dirait une femme !

— Vous avez raison, répliqua sombrement le capitaine, en se disant que cela limitait les possibilités mais n’arrangeait pas les choses. Qu’est-ce que vous espérez ? cria-t-il en s’efforçant de prendre un ton plus autoritaire que plaintif. Vous ne pouvez absolument pas vous en tirer !

— Nous atterrissons sur Europe. Et si vous voulez pouvoir en repartir, n’essayez pas de m’arrêter.

— Il n’y a rien dans sa cabine, annonça le second Chris Floyd une demi-heure plus tard, alors que la poussée avait été coupée et que Galaxy plongeait suivant une ellipse qui frôlerait bientôt l’atmosphère d’Europe.

Trop tard ; bien qu’il fût possible à présent d’immobiliser les moteurs, une telle action serait un suicide. On en aurait besoin à l’atterrissage… mais est-ce que ce ne serait pas une forme de suicide à retardement ?

— Rose McMahon ! Qui l’aurait cru ? Est-ce que ce serait une droguée ?

— Non, répondit Floyd. Cette affaire a été très soigneusement préparée. Elle doit avoir une radio cachée, quelque part à bord. Nous devrions la chercher.

— Vous parlez comme un flic !

— Cela suffit, messieurs, trancha le capitaine.

Les nerfs étaient à vif, principalement à cause de l’inaction forcée et de l’impossibilité d’établir un véritable contact avec la passerelle barricadée. Il consulta sa montre.

— Dans moins de deux heures, nous pénétrerons dans l’atmosphère, le peu qu’il y en ait. Je serai dans ma cabine. Il est possible qu’ils essaient de m’y appeler. Monsieur Yu, je vous prie de rester près de la passerelle et de me rapporter immédiatement le moindre incident.

Jamais de sa vie, il ne s’était senti aussi impuissant mais il y avait des moments où l’attente était la seule solution. En quittant le carré des officiers, il entendit l’un d’eux murmurer tristement :

— J’aurais bien besoin d’une bulle de café. Rose faisait le meilleur que j’aie jamais goûté.

Oui, pensa sombrement le capitaine. Elle est indiscutablement compétente. Quelle que soit la tâche à laquelle elle s’attaque.

 

28. Dialogue

 

Il n’y avait qu’un homme, à bord de Galaxy, pour qui la situation n’apparaissait pas comme une catastrophe. Je vais peut-être mourir, pensait Rolf Van der Berg, mais j’aurai au moins une chance d’obtenir l’immortalité. C’était sans doute une maigre consolation, mais c’était plus que ne pouvaient espérer tous les autres.

Pas un instant il ne douta de la destination de Galaxy : c’était le mont Zeus. Il n’y avait rien d’autre d’important sur Europe. Il n’y avait d’ailleurs absolument rien de comparable sur aucune planète.

Cela signifiait que son hypothèse – car il devait reconnaître que ce n’était encore qu’une hypothèse – n’était plus un secret. Comment y avait-il eu une fuite ?

Il se fiait implicitement à l’oncle Paul, mais le vieux monsieur avait pu être indiscret. Plus vraisemblablement, quelqu’un avait piraté ses ordinateurs, peut-être par simple routine. Dans ce cas, le vieux savant était en danger ; Rolf se demanda s’il pouvait – et devait – lui transmettre un avertissement. Il savait que l’officier des télécoms essayait d’entrer en contact avec Ganymède, avec un des émetteurs de secours ; un signal d’alarme automatique avait déjà été envoyé et la nouvelle tomberait sur Terre d’une minute à l’autre. Le signal était parti depuis près d’une heure.

— Entrez, répondit-il en entendant discrètement frapper à la porte de sa cabine. Ah, salut, Chris. Que puis-je pour vous ?

Il était étonné de recevoir la visite du second de bord, Chris Floyd, qu’il ne connaissait pas mieux que les autres. Si le vaisseau se posait sans accident sur Europe, se dit-il, ils finiraient par se connaître tous, bien plus qu’ils ne le souhaitaient.

— Salut. Vous êtes la seule personne installée de ce côté. Je me demandais si vous pourriez m’aider.

— Je ne sais pas qui peut aider qui en ce moment. Quelles sont les dernières nouvelles de la passerelle ?

— Il n’y en a pas. Je viens de quitter Yu et Gillings qui essaient de fixer un micro à la porte, mais personne ne parle, à l’intérieur, ce qui n’a rien d’étonnant. Chang doit être débordé.

— Est-ce qu’il peut nous poser sans accident ?

— C’est le meilleur. Si quelqu’un peut le faire, c’est lui. Ce qui m’inquiète davantage, c’est le redécollage.

— Dieu ! Je n’ai pas pensé aussi loin ! Je supposais qu’il n’y aurait pas de problème.

— N’oubliez pas que ce vaisseau est conçu pour les opérations orbitales. Nous n’avions prévu aucun atterrissage, sur aucun satellite, tout en espérant quand même un rendez-vous avec Ananké et Carme. Alors nous risquons de rester coincés sur Europe, surtout si Chang est obligé de gaspiller du combustible en cherchant un bon terrain d’atterrissage.

— Est-ce que nous savons où il cherche à se poser ? demanda Rolf en s’efforçant de ne pas paraître trop intéressé, mais il dut échouer parce que Chris lui jeta un coup d’œil inquisiteur.

— Impossible encore de le dire, mais nous pourrons nous en faire une meilleure idée quand il commencera la décélération. Vous connaissez ces satellites. Qu’en pensez-vous ?

— Il n’y a qu’un seul point intéressant, le mont Zeus.

— Pourquoi viendrait-on se poser là ?

Rolf fit un geste vague.

— C’est le lieu que nous étions venus explorer. Cela nous a coûté deux précieux pénétromètres.

— Et on dirait que ça va nous coûter bien plus cher. Vous n’avez pas d’idées ?

— Vous parlez comme un flic, dit Van der Berg avec un sourire, sans parler sérieusement du tout.

— C’est drôle, c’est la seconde fois en une heure qu’on me dit ça.

Instantanément, il y eut un changement subtil dans l’ambiance de la cabine… un peu comme si l’équipement de survie s’était remis de lui-même à fonctionner.

— Oh, mais je plaisantais ! En seriez-vous un ?

— Si je l’étais, je ne vous le dirais pas, n’est-ce pas ?

Ce n’était pas une réponse, pensa Van der Berg ; et puis, à la réflexion, il se dit que si, après tout.

Il examina le jeune officier et remarqua, une fois de plus, sa ressemblance frappante avec son célèbre grand-père. Quelqu’un, il ne savait plus qui, lui avait dit que Chris Floyd, auparavant sur un autre vaisseau Tsung, venait à peine d’être inscrit sur les rôles de Galaxy pour cette mission, en ajoutant ironiquement qu’il était utile d’avoir des relations, dans n’importe quelle profession. Mais personne n’avait rien à redire à la compétence de Floyd ; c’était un excellent officier de l’espace. Ses talents le qualifieraient peut-être pour d’autres emplois à mi-temps. Rolf pensa à Rose McMahon, qui elle aussi, au fait, avait été recrutée sur Galaxy juste avant cette mission.

Van der Berg se sentait entraîné dans un vaste réseau d’intrigues interplanétaires ; accoutumé, de par sa profession scientifique, à obtenir des réponses directes aux questions qu’il posait à la Nature, il n’appréciait pas du tout cette situation.

Mais il ne pouvait guère se poser en victime innocente. Il avait dissimulé la vérité, ou du moins ce qu’il pensait être la vérité. Et maintenant, les conséquences de cette dissimulation se multipliaient comme les neutrons dans une réaction en chaîne, avec des résultats peut-être catastrophiques.

Dans quel camp était Chris Floyd ? Combien de camps y avait-il ? Le Bund y était certainement mêlé, c’était lui qui avait dû éventer le secret. Mais il y avait des groupes marginaux dans le Bund lui-même, et des groupuscules qui leur étaient opposés ; c’était comme une galerie des glaces.

D’une chose au moins il était raisonnablement certain. Chris Floyd, ne serait-ce qu’à cause de sa famille, était digne de confiance. Je suis prêt à parier, pensa Van der Berg, qu’il a été affecté à Astropol pour la durée de la mission… Courte ou longue, allez savoir maintenant…

— Je ne demande qu’à vous aider, Chris, dit-il posément. Comme vous vous en doutez, j’ai des hypothèses. Mais elles risquent d’être complètement folles… Dans moins d’une demi-heure, nous connaîtrons la vérité. Jusque-là, je préfère ne rien dire.

Et ce n’est pas simplement, pensa-t-il, de l’obstination atavique boer. S’il s’était trompé, il préférait que son entourage ignore quel était l’imbécile responsable de leur funeste destin.

 

29. La descente

 

Le lieutenant Chang se débattait avec un nouveau problème depuis que Galaxy avait réussi – ce qui l’avait surpris autant que soulagé – son passage sur son orbite de transfert. Pendant les deux prochaines heures, le vaisseau serait entre les mains de Dieu, ou tout au moins de Sir Isaac Newton ; il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre la manœuvre finale de décélération et de descente.

Il avait brièvement envisagé de tromper Rose en donnant au vaisseau une impulsion inverse juste au moment de l’approche, pour le renvoyer ainsi dans l’espace. Il se retrouverait alors sur orbite stable et une mission de sauvetage pourrait éventuellement arriver de Ganymède. Mais il y avait un obstacle fondamental à un tel projet : il ne serait certainement plus en vie. Chang n’était pas un lâche, mais il préférait ne pas devenir un héros posthume des lignes spatiales.

Quoi qu’il en soit, ses chances de survivre à l’heure suivante paraissaient minces. Il avait reçu l’ordre de faire atterrir, à lui tout seul, un vaisseau de trois mille tonnes en territoire totalement inconnu. C’était un exploit qu’il n’aurait même pas voulu tenter sur la Lune qui lui était pourtant familière.

— Combien de minutes avant notre décélération ? demanda Rose.

Peut-être était-ce plus un ordre qu’une question ; elle comprenait manifestement les principes fondamentaux de l’astronautique et Chang renonça à toute tentative insensée de la tromper.

— Cinq, marmonna-t-il. Est-ce que je peux avertir le reste du vaisseau de se tenir prêt ?

— Je vais le faire. Donnez-moi le micro… ATTENTION. ICI LA PASSERELLE. NOUS ENTAMERONS LA DÉCÉLÉRATION DANS CINQ MINUTES. JE RÉPÈTE. CINQ MINUTES. TERMINÉ.

Pour les savants et les officiers réunis dans le carré, le message n’avait rien de surprenant. Par chance, les caméras extérieures n’avaient pas été débranchées. Peut-être Rose les avait-elle oubliées ; il était plus probable qu’elle ne s’en était pas souciée. Ainsi pouvaient-ils maintenant, spectateurs impuissants – littéralement captifs –, observer sur les écrans vidéo le déroulement de leur tragique destin.

Le croissant nuageux d’Europe emplissait maintenant le champ de la caméra arrière. Il n’y avait pas la moindre brèche dans l’épais plafond de vapeur d’eau qui se décondensait en retombant sur la face nocturne. C’était sans importance puisque l’atterrissage se faisait au radar jusqu’au tout dernier moment. Ces nuages allaient cependant prolonger l’angoisse des observateurs qui devaient se contenter de la lumière visible.

Personne ne contemplait plus intensément le monde dont ils approchaient que celui qui l’étudiait avec tant d’application depuis près de dix ans. Rolf Van der Berg, assis dans un des légers fauteuils de basse gravité avec sa ceinture bien attachée, remarqua à peine le début du retour de la pesanteur au moment de la décélération.

En cinq secondes, la poussée monta au maximum. Tous les officiers se livraient à des calculs rapides sur leurs comsets ; sans accès à la navigation, il fallait y aller à l’estime.

— Onze minutes, annonça enfin le capitaine Laplace, en supposant qu’il ne réduira pas le niveau de poussée. Il est déjà au maximum. Et en supposant qu’il va devoir planer à dix mille mètres, juste au-dessus du plafond, et puis descendre tout droit. Ça pourrait durer cinq minutes de plus.

Il n’avait pas besoin d’ajouter que la dernière seconde de ces cinq minutes serait la plus critique.

Europe paraissait déterminée à garder ses secrets jusqu’à la fin. Quand Galaxy se mit à planer, immobile, juste au-dessus de la couche de nuages, il n’y avait toujours aucune trace de terre, ou de mer, au-dessous. Pendant quelques terribles secondes, les écrans ne montrèrent rien du tout, à part une image brouillée du train d’atterrissage sorti, très rarement utilisé jusque-là. Quelques minutes plus tôt, le bruit de son déploiement avait provoqué une certaine agitation inquiète chez les passagers ; à présent, ils ne pouvaient qu’espérer qu’il tiendrait le coup.

Quelle est l’épaisseur de ces fichus nuages ? se demanda Van der Berg. Est-ce qu’ils touchent le sol… ?

Non, ils se dégageaient, ils s’effilochaient en lambeaux, en volutes… et la Nouvelle Europe était là, étalée semblait-il à quelques milliers de mètres seulement au-dessous d’eux.

Indiscutablement, elle était neuve ; pas besoin d’être géologue pour le voir. Il y avait quatre milliards d’années environ, la Terre devait avoir cet aspect, alors que terre et mer s’apprêtaient à entamer leur éternel conflit.

Jusqu’aux cinquante dernières années, il n’y avait eu là ni terre ni mer, seulement de la glace. Mais la glace avait fondu sur l’hémisphère exposé à Lucifer, l’eau qui résultait de cette fonte avait débordé et s’était déposée dans le congélateur permanent de la face nocturne. Le déplacement de milliards de tonnes de liquide d’un hémisphère à l’autre avait ainsi mis à découvert des fonds marins insoupçonnables à la pâle clarté du très lointain soleil.

Un jour, peut-être, ces paysages convulsés se trouveraient adoucis et civilisés par une couche de végétation ; pour le moment, on n’apercevait que des coulées de lave stériles et des marais vaporeux, vaguement parsemés d’excroissances de rochers aux couches bizarrement inclinées. Il s’agissait là, manifestement, d’une région de grands bouleversements tectoniques, ce qui n’était guère étonnant puisqu’elle avait récemment donné naissance à une montagne de l’importance de l’Everest.

Elle était là, dominant l’horizon anormalement rapproché. Le cœur de Rolf Van der Berg se serra et il ressentit un picotement sur la nuque. Il voyait maintenant la montagne de ses rêves à l’œil nu, sans le secours des objectifs de ses instruments.

Elle avait – il le savait déjà – la forme approximative d’un tétraèdre penché, si bien qu’une face était presque verticale. (Ça, ce serait un défi pour les alpinistes, même avec cette gravité, d’autant qu’ils ne pourraient pas y planter des pitons…) Le sommet se cachait dans les nuages et une grande partie de la pente douce tournée vers eux était couverte de neige.

— C’est pour ça qu’on fait tant d’histoires ? marmonna avec dédain un des hommes. Ça m’a l’air d’une montagne tout à fait ordinaire. Mais aussi, quand on en a vu une…

Des « chut » irrités le réduisirent au silence.

Galaxy dérivait lentement vers le mont Zeus et Chang cherchait un bon point d’atterrissage. Le vaisseau disposait de très peu de contrôle latéral, car quatre-vingt-dix pour cent de la poussée principale étaient nécessaires à le maintenir en l’air. Il y avait assez de propulsif pour planer pendant cinq minutes environ ; ensuite, il pourrait encore pouvoir se poser sans accident… mais il serait tout à fait capable de redécoller.

Neil Armstrong avait eu à résoudre le même dilemme, près de cent ans plus tôt. Mais il n’avait pas un pistolet pointé sur son crâne.

Depuis quelques minutes, toutefois, Chang avait complètement oublié le pistolet de Rose. Tous ses sens se concentraient sur sa prochaine manœuvre ; il faisait pratiquement partie du gigantesque engin qu’il contrôlait. La seule émotion humaine qui lui restât n’était pas la peur mais l’exaltation. Cette manœuvre, à laquelle il avait été entraîné, constituait le sommet de sa carrière… et peut-être la fin.

Cela semblait bien le cas. Le pied de la montagne n’était plus qu’à un kilomètre, même moins, et il n’avait toujours pas trouvé de point d’atterrissage. Le terrain était incroyablement accidenté, creusé de gorges, jonché d’énormes rochers. Pas la moindre surface plate plus grande qu’un court de tennis, et la ligne rouge de la jauge de propulsif n’était plus qu’à trente secondes.

Mais là, enfin, il y avait une aire lisse, certainement la plus plate qu’il eût vue. C’était sa seule chance, dans le temps qui lui restait.

Délicatement, Chang manipula le cylindre géant instable vers la plaque horizontale. Elle avait l’air couverte de neige… oui, elle l’était… le souffle violent des tuyères la faisait voler… mais qu’y avait-il dessous ? De la glace, apparemment… ce devait être un lac gelé… quelle épaisseur… QUELLE ÉPAISSEUR… ? Les cinq cents tonnes des principaux réacteurs de Galaxy frappèrent la surface engageante mais trompeuse. Un quadrillage de lignes brisées la recouvrit rapidement ; la glace se fendait, de grands pans se renversaient. Des vagues concentriques d’eau bouillonnante jaillirent sous la fureur de la poussée.

En bon officier bien entraîné, Chang réagit automatiquement, sans se donner le temps d’hésiter ou de réfléchir. Sa main gauche écarta le verrou de protection, sa droite saisit le levier rouge ainsi dégagé et le tira sur la position ouverte.

Le programme Avortement, paisiblement endormi depuis le lancement de Galaxy, prit la relève et rejeta le vaisseau vers le ciel.

 

30. Galaxy amerrit

 

Dans le carré, la brutale reprise de la pleine propulsion fit l’effet aux spectateurs d’un sursis à un condamné. Les officiers horrifiés avaient assisté à l’effondrement du site d’atterrissage et avaient compris qu’il n’y avait qu’un seul moyen de se sauver. Maintenant que Chang l’avait choisi, ils se permettaient de nouveau le luxe de respirer.

Mais combien de temps pourraient-ils en profiter, personne n’eût pu le dire. Seul Chang savait s’il restait assez de propulsif pour atteindre une orbite stable ; et même alors, pensa lugubrement le capitaine Laplace, la folle au pistolet risquait de lui ordonner de redescendre. Bien que pas un instant il ne la prit pour une folle ; elle savait exactement ce qu’elle faisait.

Tout à coup, il y eut un changement de régime.

— Le moteur numéro quatre vient de tomber en panne, annonça un officier mécanicien. Ça ne m’étonne pas. Surchauffe, probablement. Pas conçu pour tenir si longtemps à ce niveau.

On ne ressentit naturellement pas de changement de direction – la réduction de poussée se faisant dans l’axe du vaisseau – mais la vue sur les écrans avait brusquement basculé. Galaxy s’élevait toujours mais plus à la verticale. Il était devenu un missile balistique, visant un objectif inconnu sur Europe.

Une fois de plus, la poussée s’arrêta brutalement ; sur les écrans vidéo, l’horizon reprit sa place.

— Il a coupé le moteur opposé, le seul moyen de nous empêcher de faire des tonneaux, mais est-ce qu’il peut conserver l’altitude ?… Ah bravo !

Les savants furent incapables de deviner la raison de cette approbation ; l’image avait disparu des écrans, dans un brouillard blanc aveuglant.

— Il balance l’excédent de propulsif… il allège le vaisseau…

La poussée tomba à zéro ; le vaisseau était en chute libre. En quelques secondes, il traversa l’immense nuage de cristaux de glace créé quand le propulsif déversé avait explosé dans l’espace. Et là, sous eux, se rapprochant très lentement en raison de la faible gravitation (un huitième de la gravitation terrestre), s’étendait la mer centrale d’Europe. Au moins Chang n’aurait pas à chercher de terrain d’atterrissage ; désormais, c’était la manœuvre standard, rendue familière par les jeux vidéo à des millions d’individus qui n’étaient jamais allés et n’iraient jamais dans l’espace. Il suffisait d’établir l’équilibre entre la poussée et la gravité pour que le vaisseau descendant atteigne la vitesse zéro à l’altitude zéro. Il y avait une marge d’erreur mais très faible, comme lors des premiers amerrissages que les astronautes américains avaient préférés au début et que Chang reproduisait à son corps défendant. S’il faisait une faute – et ce serait bien pardonnable, après ces dernières heures –, aucun micro-ordinateur ne lui dirait : « Désolé, vous vous êtes écrasé. Voulez-vous essayer encore ? Répondez OUI/NON… »

La mission la plus pénible de toutes revenait peut-être au lieutenant Yu et à ses deux compagnons, postés avec leurs armes de fortune devant la porte verrouillée de la passerelle. Ils n’avaient pas d’écran d’observation pour leur apprendre ce qui se passait et ne pouvaient compter pour être renseignés que sur les messages du carré. Rien n’avait filtré par leur micro espion, ce qui n’était guère étonnant. Chang et McMahon n’avaient ni le temps ni l’envie de faire la conversation.

L’amerrissage fut superbe, presque sans la moindre secousse. Galaxy coula de quelques mètres mais remonta aussitôt et flotta à la verticale, stabilisé par le poids de ses moteurs.

Ce fut alors que les guetteurs perçurent dans leur micro les premières paroles intelligibles.

— Rose, espèce de cinglée, disait Chang d’une voix plus épuisée que furieuse. J’espère que vous voilà satisfaite. Nous pouvons tous nous considérer comme morts !

Puis un coup de feu claqua, suivi d’un long silence.

Yu et ses camarades ne purent qu’attendre, certains que quelque chose allait bientôt se passer. Enfin ils entendirent bourdonner le système de verrouillage et leurs mains se resserrèrent autour des barres de métal ou des clefs géantes qu’elles tenaient. Elle tuerait peut-être l’un d’eux, mais pas tous les trois.

La porte s’ouvrit, très lentement.

— Excusez-moi, marmonna le lieutenant Chang. J’ai dû perdre connaissance une minute.

Et, comme n’importe quel homme normal, il retomba dans les pommes.

 

31. La mer de Galilée

 

Je ne comprendrai jamais comment on peut devenir médecin, pensait le capitaine Laplace. Ou croque-mort. Quelles tâches immondes ils doivent accomplir.

— Alors, avez-vous trouvé quelque chose ?

— Non, capitaine. Évidemment, je n’ai pas le matériel voulu. Il y a des implants qu’on ne peut détecter qu’au microscope, du moins à ce qu’on m’a dit. Mais ils ne pourraient être que de très courte portée.

— Peut-être vers un émetteur-relais quelque part à bord… Floyd a suggéré que nous fassions une perquisition. Vous avez relevé ses empreintes ou… des détails qui permettraient de l’identifier ?

— Oui. Quand nous contacterons Ganymède, nous les leur transmettrons, ainsi que ses papiers. Mais je doute que nous sachions un jour qui était Rose ou pour qui elle travaillait. Et dans quel but !

— Elle a au moins manifesté un sentiment humain, murmura Laplace, songeur. Quand Chang a tiré le levier Avortement, elle a dû comprendre qu’elle avait échoué. Elle aurait pu le tuer à ce moment-là, au lieu de le laisser se poser.

— Grand bien nous fasse ! Laissez-moi vous raconter ce qui s’est passé quand Jenkins et moi avons fait glisser le cadavre par le vide-ordures, dit le médecin en réprimant mal une grimace de dégoût. Vous aviez raison, bien sûr, c’était la seule chose à faire. Enfin, bref, nous ne nous sommes pas donné la peine de le lester. Il a flotté pendant quelques minutes. Nous l’avons observé, pour voir s’il s’écarterait du vaisseau et alors…

Le médecin semblait avoir du mal à trouver ses mots.

— Et alors quoi ?

— Quelque chose est sorti de l’eau. On aurait dit un bec de perroquet mais cent fois plus gros. Il a saisi… Rose… d’un claquement de bec et a disparu. Nous avons ici de la compagnie, et impressionnante. Même si nous pouvions respirer à l’extérieur, je ne recommanderais pas la baignade…

— Passerelle à capitaine, intervint l’officier de quart. Une grande agitation dans l’eau. Caméra trois… Je vais vous donner une image.

— C’est ce que j’ai vu ! s’écria le médecin.

Il se sentit soudain glacé par une pensée terrifiante : J’espère qu’il ne revient pas pour un deuxième service !

Brusquement, une énorme masse rompit la surface de l’océan, dans un bond prodigieux. Pendant un instant, le monstre resta suspendu entre ciel et eau.

Le familier est souvent aussi choquant que l’inconnu, quand il n’est pas à sa place. Le capitaine et le médecin s’exclamèrent à l’unisson :

— Mais c’est un requin !

Ils eurent tout juste le temps de noter quelques différences – en plus de ce bec de perroquet incroyable – avant que le géant retombe dans la mer. Il avait une paire de nageoires supplémentaire et ne semblait pas posséder de branchies. Il n’avait pas d’yeux, non plus, mais de chaque côté du bec de curieuses protubérances qui pouvaient être des organes de sens.

— Évolution convergente, reprit le médecin. Mêmes problèmes, mêmes solutions, sur n’importe quelle planète. Voyez la Terre. Les requins, les dauphins, les ichtyosaures. Tous les prédateurs océaniques sont formés sur le même modèle. Mais ce bec me surprend, tout de même…

— Que fait-il, maintenant ?

Le monstre remontait à la surface mais très lentement, comme si ce bond gigantesque l’avait épuisé ; il paraissait même avoir des ennuis… souffrir. Sa queue battait l’eau sans qu’il tente de se déplacer dans une direction quelconque.

Soudain, il vomit son dernier repas, se retourna le ventre en l’air et flotta sans vie au gré des vagues.

— Mon Dieu, murmura le capitaine avec un dégoût évident. Je crois savoir ce qui s’est passé.

— Biochimie totalement étrangère, dit le médecin, lui-même vaguement écœuré par ce spectacle, Rose a fait une victime, après tout.

 

La mer de Galilée avait été ainsi nommée, naturellement, en l’honneur de l’homme qui avait découvert Europe et qui portait lui-même le nom d’une mer bien plus petite, sur un autre monde.

C’était une très jeune mer, moins de cinquante ans, et par conséquent, elle pouvait être très turbulente. Bien que l’atmosphère d’Europe fût encore trop pauvre pour engendrer de véritables tempêtes, un vent régulier soufflait des terres environnantes vers la zone tropicale, au point où Lucifer était stationnaire dans le ciel. Là, dans ce plein midi perpétuel, l’eau ne cessait de bouillonner, mais à une température rarement assez chaude pour faire une bonne tasse de thé.

Heureusement, cette région de turbulences était à mille kilomètres ; Galaxy était descendu dans un secteur relativement calme, à moins de cent kilomètres de la terre la plus proche. À sa vitesse de pointe, le vaisseau aurait couvert cette distance en une fraction de seconde ; mais pour le moment, tandis qu’il dérivait sous les nuages bas du ciel éternellement couvert d’Europe, la côte paraissait aussi inaccessible que le plus lointain quasar. Pour tout aggraver – s’il était possible – le vent de terre incessant le repoussait vers le large. Et même s’il parvenait à s’amarrer sur une plage vierge de ce nouveau monde, sa situation ne serait pas améliorée pour autant.

Elle serait tout de même plus confortable ; les vaisseaux spatiaux, tout en étant remarquablement étanches, sont rarement capables de tenir la mer. Galaxy flottait en position verticale, avec des oscillations légères mais bien désagréables ; la moitié de l’équipage était déjà malade.

Le premier acte du capitaine Laplace, après avoir pris connaissance de tous les rapports d’avaries, avait été de faire appel à quiconque avait une expérience des bateaux, quels qu’ils fussent. Il lui paraissait raisonnable de supposer que sur trente mécaniciens de l’astronautique et savants, il y avait quelques amateurs de navigation ; il trouva immédiatement cinq plaisanciers et même un marin professionnel, le commissaire Frank Lee, qui avait débuté sur les lignes maritimes Tsung avant d’être muté dans l’espace.

Les commissaires étaient sans doute plus accoutumés aux machines comptables (dans le cas de Frank Lee un boulier d’ivoire vieux de deux cents ans) qu’aux instruments de navigation, mais ils devaient quand même avoir des notions suffisantes dans ce domaine. Lee n’avait jamais eu l’occasion de mettre à l’épreuve ses talents de navigateur et maintenant, à un million de kilomètres de la mer de Chine méridionale, son heure était venue.

— Nous devrions inonder les réservoirs de propulsif, dit-il au capitaine. Comme ça, nous serons plus bas sur l’eau et nous ne roulerons pas autant.

Cela paraissait stupide de faire pénétrer encore plus d’eau dans le vaisseau et le capitaine hésita.

— Et si nous nous échouons ?

Personne ne posa la question évidente : « Qu’est-ce que ça changera ? » Sans aucune concertation, tous pensaient qu’il vaudrait mieux être sur de la terre ferme… si on pouvait atteindre une côte.

— Nous pourrons toujours évacuer l’eau. D’ailleurs, nous devrons le faire en abordant la côte, pour mettre le vaisseau à l’horizontale. Grâce à Dieu, nous avons suffisamment d’énergie…

Lee laissa sa phrase en suspens mais tout le monde savait à quoi il pensait. Sans le réacteur auxiliaire qui alimentait les systèmes de survie, ils seraient tous morts en quelques heures, Pour le moment – sauf panne – le vaisseau pouvait les faire vivre indéfiniment.

À la fin, naturellement, ils mourraient d’inanition ; ils venaient d’avoir la preuve dramatique que pêcher sa nourriture dans les mers d’Europe pourrait être fatal à leurs organismes terrestres.

Ils avaient au moins pu entrer en contact avec Ganymède, donc toute la race humaine était au courant de leur drame. Les plus grands cerveaux du système solaire allaient tenter de les secourir. S’ils n’y parvenaient pas, les passagers et l’équipage de Galaxy auraient la consolation de mourir sous les projecteurs aveuglants des médias.

 

2061 : odyssée trois
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